Et de 3, et de 4… Musique!
“Ce n’est pas parce qu’une chanson à une fin
qu’on ne peut pas profiter de la musique“
Peyton, One Tree Hill
Au pupitre, le chef d’orchestre s’effondre de fatigue. Il vient de trouver la musique, sa mélodie.
Il a l’impression d’être vide maintenant. Comme si, de par sa naissance, il était destiné à composer, à écrire cette mélodie là et aucune autre. Dans son cœur, elle avait été emprisonnée, nul ne l’entendait mais lui la connaissait. Un peu comme ces coquillages qui ont connu la mer et qui garde, en eux, sa musique. Il ne savait pas d’où lui venait cette grande mélodie qui s’imprégnait en lui dans ses gestes, dans sa façon grotesque de s’exprimer, dans ces voyelles pleines de douceurs et de ces consonnes qui se fracassaient comme le marteau du forgeron sur le métal. Partout où il allait, les regards curieux se retournaient; certains disaient « Ha, il est musicien… » , c’était une excuse à ses gestes mesurés, calculés, à cette grande éloquence qu’il dégageait ainsi. On lisait en lui : le tempo, les mesures, les nuances, les progressions harmoniques. Il était à lui, tout seul, cette grande mélodie qui n’avait jamais été exprimée. Dans sa quête, il avait passé des années, à interpréter chacune des grandes œuvres. Jour après jour, il s’était levé, dos à la foule, et produit des sons merveilleux, des concerts stupéfiants. Aux yeux de nombreux, c’était le meilleur. Lui, il n’était jamais satisfait. Il croyait intimement que chaque homme, peu importe sa vocation, venait dans ce monde avec une mélodie à interpréter. D’après lui, les hommes étaient tous des sons à eux seul. Certains étaient autoritaires, qui guidaient les autres, sans eux, la mélodie ne serait plus la même. D’autres préféraient être plus discrets, ils agissaient dans l’ombre des ténors, et pourtant ils étaient des éléments essentiels pour donner forme et voix à la symphonie. Entre eux, on retrouvaient d’autres hommes-musiques sensibles aux changements des ténors et des barytons, ils suivaient le rythme mais pouvaient à tout instant s’éteindre et du coup changer la mélodie, étant les plus nombreux ils représentaient la consistance même la musique. Leur silence ou pire, leur colère, étaient semblable celle d’un ouragan se déchaînant.
Jour après jour, le Chef, comme on l’appelait, se levait tôt et lisait partition après partition, sa tête était déjà couvert de cheveux blancs mais rien au monde n’avait plus d’importance que de trouver la musique. Ceux qui le voyaient aller se disaient qu’il était un peu dérangé, au mieux, perfectionniste. Rien d’autre n’avait d’importance que cette quête qu’il s’était affligé. Quand on le questionnait sur cette quête à la Saint Graal, il répondait toujours : –Aucune vie ne mérite d’être vécu si elle n’a pas de mélodie pour la guider!
Mais, derrière lui, les années se sont entassées. Sa vie ne l’intéressait pas, seule cette obsession musicale l’importait. Jours, mois, années se sont déposés sur sa chair comme de petites poussières, recouvrant ce qu’il était, un peu comme ces vieux livres que l’on n’ouvre plus. Les rares amis qu’il avait sont partis, morts pour la plupart, et n’ayant jamais été proche de sa famille, il vivait seul, reclus dans son petit appartement. Parfois, la voisine venait lui rendre visite mais il était de ces gens trop égocentriques pour s’apercevoir de l’intention des autres, et de les remercier. Alors, il n’eut plus de visites tout court. Il devint très seul. Jouant parfois un concert ici et là pour payer son loyer, il ne sortait plus, fouillant dans les manuels, écoutant tout ce qu’il pouvait trouver. C’est ainsi, qu’un soir, assit à son pupitre, il s’effondra de fatigue. Il l’avait finalement trouvé, sa mélodie. Il se leva, satisfait, presque heureux, et voulut le crier à tout le monde mais il se rendit compte qu’il était seul maintenant. Il n’avait plus personne avec qui partager ce petit moment de bonheur. Il a l’impression d’être vide maintenant. Comme si, de par sa naissance, il était destiné à composer, à écrire cette mélodie là et aucune autre. Et pourtant, ce soir là , il n’y avait personne pour l’écouter, personne pour l’applaudir, personne pour l’aimer.
Aujourd’hui, le Chef vit quelque part entre le boulevard Pie-IX et Jean-Talon, parfois dans les stations de métros. Les gens qui passent par là peuvent voir un vieillard aigri, la mine sombre, baguette à la main, qui fait des mouvements dans l’air. Ils diront; « Ha ! Un musicien.. » et s’en iront sans même savoir que cette musique inaudible, ce silence poétique, ce vide, c’est sa musique, sa vie.
Si morale, il doit y avoir à cette histoire, le Chef vous dirait : - Aucune vie ne mérite d’être vécu si elle n’a pas de mélodie pour la guider! Mais ne cherchez pas, suivez votre cœur.. il est bien plus sûr.
(VOIR AUSSI SUR LES IMPROMPTUS)